Rencontre avec Jean-Michel Girard Spécial

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  • Jean-Michel Girard a succédé à Jean-Marie Lovey, nommé évêque de Sion, en 2014. Jean-Michel Girard a succédé à Jean-Marie Lovey, nommé évêque de Sion, en 2014. Texte et photos: Jérôme Favre

    Prévôt des chanoines du Grand-Saint-Bernard, Jean-Michel Girard vient de céder la fonction d’abbé primat des chanoines réguliers de saint Augustin et de prendre la présidence de l’Union des supérieurs majeurs religieux de Suisse. Mais il est un homme de service, non de titres.

    Quand il était petit, tout le monde à Martigny savait qui était le prévôt du Grand-Saint-Bernard. «On l’invitait partout, on le saluait dans la rue. Je pense qu’aujourd’hui moins de la moitié des paroissiens, qui représentent 5% de la population, savent qui est le prévôt», sourit Jean-Michel Girard. Titulaire du poste pour encore huit mois – il aura 75 ans en avril prochain –, il n’est pas dérangé par ce quasi-anonymat. Au contraire: «C’est plutôt bien». Il ne regrette pas la disparition de nombreuses officialités imposées à ses prédécesseurs ou à ses homologues autrichiens. C’est sans envie aucune qu’il évoque les 200 mètres du couloir de l’abbaye de Sankt Florian qu’il a visitée lorsqu’il était abbé primat des chanoines réguliers de saint Augustin.

    Charge qu’il a exercée durant six ans parce que c’était son tour, comme il a pris au 1er septembre la présidence de l’Union des supérieurs majeurs religieux de Suisse dans une idée de service. Il ne tient pas plus au titre qu’à avoir son portrait dans le réfectoire ou qu’à la crosse et à la mitre que les prévôts du Saint-Bernard ont abandonnées depuis de nombreuses années. Il ne tient d’ailleurs pas à ce qu’on l’appelle Monseigneur. «Certains le font, mais je ne vois pas pourquoi.»

    La vocation à 13 ans

    35A EM35Plus tard, dans le jardin de la Maison du Saint-Bernard, Jean-Michel Girard nous montrera la maison aux volets bleus voisine. C’est là qu’il a vécu enfant. Et c’est à l’église Notre-Dame de la Visitation, distante de quelques mètres, qu’il a pensé à devenir religieux.

    «Dans un sermon, le prêtre a dit que la paroisse avait besoin de prêtres. Je me suis dit que je pourrais peut-être faire ça. J’avais 13 ans, et je n’ai jamais douté depuis.» Il en parle à son oncle, lui-même chanoine du Grand-Saint-Bernard – la communauté dessert d’ailleurs la paroisse de Martigny depuis le 12e siècle. Il étudie au collège de Champittet, à Lausanne, tenu par la même congrégation. «A l’époque je ne devais même pas savoir qu’il existait des prêtres diocésains», s’amuse-t-il.

    Au collège, ils sont plusieurs à songer à rejoindre la communauté. Ils forment un petit groupe qui visite les hospices du Simplon et du Grand-Saint-Bernard. Des trois d’entre-eux entrés dans la congrégation en 1967, seul Michel Girard est resté. Il sera vicaire à Orsières puis, après avoir étudié trois ans à Fribourg, passera douze ans au Grand-Saint-Bernard avant d’être curé de Martigny puis d’Orsières. Il est élu prévôt en 2014, mais demeure actif en paroisse, d’abord à Martigny puis à Bagnes.

    Des heures difficiles

    La congrégation qu’il dirige n’est plus tout à fait celle qu’il a rejointe à 19 ans. Elle comptait alors un peu plus de 90 membres, ils sont une trentaine aujourd’hui, dont trois femmes consacrées associées, un oblat et un familier. La communauté diminue en nombre, mais se renouvelle: elle a accueilli deux novices au mois de juin. «Aujourd’hui, on apprend davantage de l’expérience des jeunes qui nous aident à vivre dans ce temps», se félicite le prévôt. Qui constate un autre changement, propre à la société dans son ensemble: «On exprimait peu ses sentiments autrefois, dans nos Alpes en tout cas. On le fait davantage aujourd’hui».

    Cette évolution est bénéfique dans la situation pénible que vit la congrégation: deux chanoines ont été accusés d’abus ce printemps. «Lors du dernier chapitre qui a réuni 18 personnes, nous avons pris un temps d’échange personnel et parlé de notre ressenti. Cela ne s’était jamais fait», raconte Jean-Michel Girard. Qui a abordé ce sujet avec tous ses confrères et sent toujours chez l’un ou l’autre des moments de tristesse ou d’accablement. «Nous subissons ces situations. En parler est essentiel.» En parler avec les victimes également. Il l’a fait. «Les rencontrer est le plus important. Il y a tout un chemin de dialogue à faire avec elles. Qu’on les écoute les aide. Et ça fait du bien de sentir qu’elles vont un peu mieux. En tout cas moins mal. Parce que c’est inguérissable.»

    Les accusations sont un choc pour le supérieur d’une congrégation. «Mais si des choses aussi ténébreuses se passent, je suis content qu’on les dénonce. Il est bon d’y mettre un peu de lumière», confie le prévôt. Qui a annoncé les faits à la justice et à Rome, s’appuyant sur un vademecum répertoriant les mesures à prendre. L’Union des supérieurs majeurs religieux de Suisse a contribué à l’élaboration de ces directives pour notre pays. Membre du comité de l’instance depuis 2019, Jean-Michel Girard estime qu’elle y a consacré la moitié de son temps de travail ces dernières années. Les choses avancent, «grâce essentiellement aux victimes qui ont eu le courage de parler. Et aux médias qui s’en sont fait l’écho. Et à des personnes qui se sont engagées dans l’Eglise, comme Joseph Bonnemain, devenu depuis évêque de Coire».

    Ces moments difficiles ont permis au prévôt de faire l’expérience que «Dieu n’est pas dans l’idéal, mais dans le réel». Cette expérience amène en outre la congrégation à «plus de vérité, alors qu’on a tendance à penser qu’on est les meilleurs».

    Charisme millénaire

    Les chanoines affrontent cette situation en communauté. Cette vie partagée leur est essentielle, que ce soit à Martigny, à Bagnes et à Orsières où ils ont regroupé leur activité paroissiale ou aux hospices du Grand-Saint-Bernard et du Simplon. «Quand on parle de l’avenir au sein du chapitre, il n’y a pas l’ombre d’une remise en cause de notre présence en ces lieux. Personne ne pense que ce n’est pas ce que nous sommes appelés à faire aujourd’hui», assure Jean-Michel Girard.

    Près de 1000 ans après que saint Bernard a fondé l’hospice sur le col qui porte désormais son nom, ses frères demeurent en accord avec lui: tout passant est digne d’être accueilli. «Tout le monde vibre pour cela», ajoute le prévôt. Les chanoines ont d’ailleurs aménagé un hébergement pour les pèlerins de la Via Francigena à Orsières et à Martigny, leur proposant de partager leur petit-déjeuner. Une membre de la communauté s’engage en outre pour l’accompagnement de migrants.

    La prière communautaire est une autre occasion d’accueil: au moment de prendre place dans le chœur de l’église Notre-Dame de la Visitation pour les vêpres, les chanoines de la communauté de Martigny sont rejoints par une poignée de laïcs. La cloche sonne 18h, et leur prière s’élève plus haut que les monts et les hospices – depuis 55 ans pour Jean-Michel Girard. 

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